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 Asimov & Co

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feyfey

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MessageSujet: Asimov & Co   Mar 19 Mar - 22:49

« Ne comptez pas me revoir avant longtemps ! »
La phrase avait claqué encore plus fort que la porte qui se refermait violemment sur elle.
Silence. Un de ces silences qui font date, de ceux qui se propagent sur les champs de batailles lorsque les dernières bombes ont explosées en déchirant tout sur leur passage, de ceux que l’on savoure, que l’on goûte comme un grand nectar.
Elle avait le don de laisser derrière elle ce genre de silence. Particularité appréciée à différents degrés, probablement dû à une capacité de combler l’espace par sa présence.
Elle n’avait nullement besoin d’ouvrir la bouche pour que l’on sache qu’elle avait pénétré dans une pièce. Elle en imposait sans s’imposer, avec la force tranquille de ceux qui savent et se souviennent.
Désormais elle ne remplirait plus l’espace de la salle de conférence, comme aimaient l’appeler pompeusement les personnes dites concernées.
Elle ne remplirait plus les amphithéâtres qu’elle affectionnait tant.
Elle ne remplirait plus non plus la salle Break au milieu de laquelle trônait, imperturbable, la machine à café. Lorsqu’elle divaguait elle prenait un malin plaisir à imaginer cette machine au courant de tous les potins de couloirs : combien de secrets connaissait-elle ? De combien d’adultères été-t-elle au courant ? Et autres cancans qui font la joie des bureaux remplis de femmes.
Arrivée dans la rue elle ne savait trop où aller, il n’était que 15h et les trottoirs à cette heure-ci étaient désertés par les employées. Les rares passantes appartenaient soit à la catégorie des mères au foyer, soit des femmes qui n’avaient pas le besoin vital de travailler. Elle se rendit compte qu’elle n’appartenait ni à l’une ni à l’autre de ces classes. Elle décida de flâner un peu, de profiter de ce moment de paix pour se poser à la terrasses d’un café et savourer ce doux breuvage dont elle raffolait. Après avoir fait quelques emplettes inutiles elle s’installa, comme promis au café le plus proche. Une serveuse vint lui demander sa commande avec ce sourire commerciale si mal payé. Après que celle-ci lui eut apporté cette dose minimaliste de caféine, elle sortit une feuille, un crayon… Non, plusieurs feuilles et un crayon.

« Je me nomme Asma Daganor. J’étais, jusqu’il y à peu de temps, professeur des lettres et des arts à l’université de Gandoria. J’écris pour témoigner d’une imposture, d’un effacement consciencieux des mémoires collectives. Je couche sur papier ces mots pour prouver la véracité d’une légende. Je veux pouvoir parler sans entrave d’aucune sorte. J’ai quitté mon travail à cause du mensonge. Le monde dans lequel nous vivons actuellement est un rêve parfaitement orchestré. Même si nos vies sont ce qu’il y a de plus sain on nous cache la vérité pour mieux nous asservir, nous avilir et nous culpabiliser de ce que nous sommes : des femmes. Malgré les prouesses des nouvelles technologies aucun gouvernement n’a pu annihiler ce que nous sommes en réalité : la moitié tronquée d’un être que l’on nomme pudiquement l’humain. Depuis plus de deux siècles on nous a appris à oublier ce qui nous manque le plus : notre part assassinée, disparue dans les bas-fonds de notre conscience. Je sais parfaitement qu’en voulant révéler ce qui l’en est vraiment je risque ma vie. Peu importe, j’espère seulement que mon message passera les barrages de la censure devenue planétaire. J’ai mis des années à comprendre, à chercher les traces de leur existence. J’ai enfin trouvé la preuve de ce que j’avançais : ils existent bel et bien. Ils ne sont plus qu’une cinquantaine encore en vie, cloîtrés et emprisonnés pour les besoins de la science et de la pérennité de la race.

Ils sont exploités par quelques rares privilégiées. Nous avons aboli les religions, éradiqué les grandes épidémies ( le sida est quelques chose que j’ai découvert dans les archives classées de la capitale, il paraît qu’il y a 3 siècles cette maladie faisait des millions de morts ), supprimer la misère et le mot « pauvre » n’est désormais appliqué pour les cas de maladies psychologiques avancées. Nous avons réussi à rattraper le retard que nous avions eu sur nos propres technologies. Tout cela nous l’avons fait avec la meilleure et la plus pure des consciences, sans savoir que nous avions battit un monde parfait sur une tuerie, un génocide qui, à long terme, nous anéantira aussi, à petit feu. On nous a appris à diaboliser l’image que nous avions d’eux, nous avons appris à vivre sans eux et mieux qu’eux ne l’avaient fait lorsqu’ils dirigeaient la terre.
Je parle des hommes.
Mais que représente l’humanité s’il n’en existe plus que la moitié ?
Qu’avons-nous fait de ce qui nous représentait en tant qu’ensemble d’une même espèce ?
Pouvons-nous nous prétendre meilleures qu’eux en sachant qu’on leur avait fait subir la loi du Talion ?
Je voudrais que…


Un coup de feu discret mais néanmoins mortel fut tiré de la fenêtre de l’immeuble d’en face. Il n’y eut pas de réelle panique. Les passantes s’arrêtèrent quelques minutes pour juger et enregistrer la scène avant de vaquer à leurs occupations quotidiennes. Asma s’était paisiblement affaissé sur sa chaise, le café à peine terminé. La femme de l’autre coté de la rue sourit, satisfaite de son travail accomplit. De jour en jour les dissidentes se faisaient de plus en plus nombreuses. Elles n’avaient donc pas compris que les hommes étaient une plaie qu’il fallait désinfecter et cicatriser au plus vite. Le troupeau qui restait encore en vie n’était utilisé que pour les banques de sperme : la médecine n’avait pu trouver un remède contre le besoin de procréer et de materner, tant pis, il fallait bien un moyen de se reproduire sans eux. On les trayait comme des vaches et ils étaient, comme de vieilles carnes, abattus sans autre forme de procès. Grâce à sa formation elle avait vu quelques rares films de l’époque où les hommes régnaient en maîtres tyranniques sur une Terre dont ils épuisaient avec gourmandise toutes les richesses dont la Nature, trop généreuse, leur avait fait crédit.
Dona se considérait comme l’une de ses créancières, réclamant leur dû accumulé sur des siècles d’asservissement et de guerres sanglantes. Elle ne se sentait pas coupable. Elle quitta son poste pour aller examiner son travail de plus près.

Alors que la balle transperça son cœur de part en part Asma lâcha son stylo qui roula sur la table avant de tomber à ses pieds où, déjà, le sang ne circulait plus. Une bourrasque fit voler quelques feuilles somnolentes, elle remonta la rue, passa au niveau de la terrasse et emmena en promenade la seule feuille que Asma avait eu le temps d’écrire.

Dans le parc où débouchait la rue du café Camélia s’était installée sous un arbre pour étudier le sujet que venait de leur donner son professeur des lettres et des arts quand un courant d’air facétieux lui apporta une feuille, comme pour lui souffler la réponse à ses questions.
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feyfey

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MessageSujet: Re: Asimov & Co   Mar 19 Mar - 22:52

Petite explication pour celle-ci : suite à un documentaire sur arte sur la disparition annoncée des hommes, en genre, j'ai fait le pari d'écrire sur ce sujet. L'anticipation n'étant pas mon domaine de prédilection et n'étant pas habituée à écrire avec un énoncé, c'était plus un exercice de style qu'autre chose à l'époque. :)
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