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 Histoire Innommable - partie 1

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feyfey

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MessageSujet: Histoire Innommable - partie 1   Mar 2 Avr - 21:12

Je reviens d’un voyage dont il semble que je sois la seule survivante.
Il est temps que je donne quelques explications sur mes agissements curieux de ces derniers temps.
Mes actes étranges ont commencé précisément lorsque je suis revenue d’Inde, de Bangalore. J’étais alors partie pour un voyage d’étude sur certains dialectes parlés dans les villages les plus reculés de la côte de Malabar. Nous étions un groupe de 6 professeurs, chacun dans son domaine avait une raison de se trouver en ces lieux. Notre groupe de départ se composait d’une ethnologue, une linguiste, un archéologue, un botaniste, un historien ; j’y tenais le rôle d’historienne de l’Art.

Après plusieurs jours de marche nous dûmes nous rendre à l’évidence que nous avions été trop présomptueux en refusant l’aide d’un guide : nous étions perdus en plein dans la luxuriance de la végétation sud asiatique. Nous avons cru un instant en la technologie en priant comme une nouvelle idole notre GPS. Peine perdue elle aussi : l’un de nous avait négligé de le recharger et les piles RS6 se font relativement rares en cette partie du monde. Nous décidâmes de trouver un promontoire qui nous permettrait de découvrir ce qui se passe au-dessus des arbres.
Deux jours plus tard nous débouchâmes sur une clairière au sommet d’une colline, un endroit paradisiaque et une vue magnifique sur la cime des arbres à des kilomètres à la ronde.
Epuisés par ces jours de marche et les imprévus à répétitions nous montâmes un bivouac pour nous reposer un ou deux jours.

C’est à partir de là que tout bascula.

Le 2ème jour l’archéologue qui nous accompagnait découvrit des pierres sous la mousse et les plantes rares. Aussitôt le botaniste se précipita sur ces spécimens. Il toucha alors une fleur énorme dont les couleurs chatoyantes étaient un régal pour les yeux. Celle-ci explosa en un nuage de pollen. Le botaniste fondit littéralement en larme. Etonnés puis compatissants l’archéologue et la linguiste s’approchèrent de lui. Au moment où ils s’agenouillèrent eux aussi se mirent à pleurer, c’était à ni rien comprendre. Perplexes l’ethnologue, l’historien et moi les observâmes et émirent la possibilité que cela vienne de la tension nerveuse accumulée ces jours derniers. Pourtant cette hypothèse fut rapidement écartée lorsque l’historien se mit aussi à verser des larmes lorsqu’il tenta de s’approcher du groupe des pleureuses. Il eut cependant la lumineuse idée de revenir rapidement vers nous. Aussitôt éloigné il s’arrêta de déverser son spleen. Nous comprîmes alors que cela venait de la plante. Ce qui semblait pourtant absurde. Mais en y regardant de plus près nous remarquâmes que nos compagnons étaient délicatement saupoudrés de ce triste pollen. Nous décidâmes de les éloignés rapidement de cette fleure du Mal avant qu’ils ne soient complètement lyophilisés.
Après avoir bataillé ferme avec nos braillards de collègues nous réussîmes à les extirper de cette étrange tristesse verte. Ils se calmèrent aussitôt pour se confondre en excuses pitoyables.
Notre réflexion commune aboutit alors au fait qu’il fallait probablement attendre un peu afin que le pollen retombe puis nous pourrons approcher des pierres pour les examiner sans se vider d’eau saline.
Au bout de deux heures nous étions tous émerveillés par notre découverte : les pierres formaient le linteau d’un temple depuis longtemps réintégré à la jungle. La forêt semblait l’avoir digéré peu à peu, comme pour effacer toute trace humaine en ce lieu.
Nous nous mîmes à creuser pour accéder à l’entrée.
Le temple se révéla vide de toute végétation luxuriante. Il était en parfait état et aucune lézarde ou fissure ne venait enlaidir les bas reliefs de cet étrange édifice.
Rien ne semblait avoir traversé les épais murs du sanctuaire. Ni plante, ni animal, ni toute autre trace de vie d’ailleurs. J’avoue qu’à cette constatation j’eus un frisson de désapprobation, mais vous connaissez la fièvre de la découverte : elle réchauffe n’importe quelle ardeur refroidit par un vague instinct de survie. Dommage…

Je ne me souviens plus exactement de ce qu’il se passa par la suite, quelques images indistinctes me reviennent en flashs horribles : Les bas reliefs surtout. Ces fresques immondes qui représentaient ces créatures que l’on croyait à jamais disparues. Qu’avait pu être l’idole de ce temple aux proportions immenses, aux angles les plus incongrus ?
Et surtout cette peur qui repousse toute vie.
Lorsqu’un accès de fièvre me prend j’entraperçois mes tristes compagnons d’horreurs se débattre dans les lianes pour fuir une ombre informe. Je cours aussi, je me griffe et me lacère aux branches et aux épines de la forêt. Nous sommes prisonniers.
Je me réveille alors en sursaut au moment même où je tombe et me retourne vers notre prédateur. Toute image disparaît alors, mes souvenirs fuient l’étiquetage de ma mémoire, je n’arrive pas à retenir le moindre lambeau de ces scènes. J’ai l’impression étrange que l’on a verrouillé la porte de mon inconscient, on m’interdit l’accès de ma propre tête.
Tout ce que je peux dire avec certitude c’est que depuis mon retour, seule, de ce voyage, je comprends tous les dialectes indiens. Je les parle aussi. J’ai dans le dos, comme tatoué, un symbole que je n’arrive pas comprendre. Il semble que cela représente un être vivant mais, malgré le style, je ne vois pas ce que cela peut être. En fait… Je crois que j’ai peur de savoir ce que c’est. Ce n’est rien de connu. Je vois aussi dans la nuit. Je me déplace sans bruit, au même rythme que le silence. Désormais j’aime la viande crue. Je n’ose pas aller voir un médecin de peur qu’il ne lui prenne l’envie de m’envoyer sur le marbre pour me disséquer. Je sais que je suis encore humaine mais quelque chose s’est transformé en moi, s’est ajouté, devrais-je dire.
Et cette marque dans le dos.
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feyfey

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MessageSujet: Re: Histoire Innommable - partie 1   Dim 7 Avr - 22:43

Les derniers souvenirs que j’ai de l’Inde avant mon retour c’est la chambre d’un hôpital de Bangalore. Lorsque je rouvris les yeux le doyen de l’Université était à mon chevet. Il m’expliqua la situation : comment un groupe de trappeur m’avait retrouvée errante dans la jungle, couverte de boue et de sang séché. J’y ai apparemment contractée la malaria. Il me confia que cela faisait une semaine que j’étais dans un état de demi-consciencee. A la limite du coma. Je lui demandais alors depuis quand il me veillait ainsi, il me répondit qu’il était venu aussi vite que possible lorsque je me mis à délirer dans une langue inconnue. Je me souviens qu’il me tendit un petit magnétophone en guise de preuve : j’appuyais avec appréhension sur le bouton « lecture » et j’entendis aussitôt ma voix proclamant une incantation à la gloire d’un dieu immonde et violent. Au son de ces paroles je pâlis subitement et m’évanouis. Lorsque je repris conscience le doyen me regardait étrangement pour finir par déclarer qu’il valait mieux que je prenne un congé illimité.
Je quittais le pays deux semaines plus tard pour être au rendez-vous que m’avait fixé le doyen dans son bureau. Il me demanda de m’asseoir et commença sans autre préambule :
« Vous savez pourquoi je vous ai convoqué aussi rapidement ?
- Non, je ne sais pas, le devrais-je ?
- Savez-vous ce que contiennent les cassettes que j’ai enregistrées quand vous étiez à l’hôpital ?
- Non.
- Pourtant vous avez pâli en vous entendant.
- …
- Elles contiennent l’explication de ce qui c’est réellement passé là-bas.
- Vous voulez dire que l’on sait ce qui est arrivé à mes autres compagnons.
- Non, vous savez ce qui c’est passé : c’est votre voix, non la mienne. La seule difficulté a été de trouver un interprète courageux.
- Pourquoi ?
- Pourquoi ? Parbleu ! Mais pour ne pas mourir de peur en écoutant votre récit !
- Je ne comprends pas.
- Ne vous inquiétez pas : votre incompréhension va rapidement disparaître : vous allez vous-même vous entendre.
Il se dirigea vers son bureau, s’assit et plaça le magnétophone face à lui ; il prit un boîtier dans un de ces tiroirs et mit la cassette dans la fente. Il appuya sur le bouton de non-retour.


« Nous entendons marcher, nous nous précipitons dehors pour découvrir qu’il y fait une nuit d’encre. Après un instant d’hésitation nous remarquâmes que cette nuit était artificielle : c’était une éclipse totale du soleil. C’était pourtant impossible, ce genre d’événement est calculé des années avant. Pas le temps de tergiverser sur le phénomène. Les pas se rapprochaient. Ils prenaient un son caverneux, comme venus de très loin pour arriver jusqu’à nous. Affolés nous nous mîmes à courir. Mais les pas se rapprochaient, de plus en plus distincts, de plus en plus rapides. J’entendis le premier des six hurler. Un cri de douleur innommable, un cri de fin, de ceux qui vous glacent le sang parce que l’on sait ce qui suit ce genre de cri. Un silence. Très long, très lourd. Puis un son strident. Je repris ma course folle, je ne savais plus où étaient les autres, je n’osais pas les appeler de peur d’être repérée. J’entendis un second cri et je reconnus la voie de la linguiste. Un silence suivit puis toujours ce son strident et bestial, comme un hourra de victoire. Je courrais et courrais toujours sans savoir où j’allais, il faisait toujours noir. Je me retrouvais à découvert lorsque j’entendis le troisième cri. A ce moment là je pensais uniquement à ma survie en espérant qu’il y aurait encore deux autres cris avant moi. Je regardais autour de moi pour me rendre compte que j’étais de retour dans la clairière. Je me précipitais vers le temple quand vint le quatrième cri suivit de la victoire sonore de la bête. J’hésitais une seconde devant l’entrée : y en avait-il d’autres ? Tant pis. Je trébuchais sur un sac dans la salle principale. Je le fouillais pour y trouver une lampe électrique. Je l’allumais aussitôt. Le rayon de lumière balaya la pièce que nous n’avions pas eu le temps de déchiffrer. Malgré ma peur je pensais que, peut-être, les bas reliefs m’expliqueraient ce qui se passait ici. Je commençais à comprendre les sculptures lorsque j’entendis le cinquième cri, mon corps était tendu au maximum de ses capacités humaines. J’attendais. J’attendais encore. J’attendais que la bête crie à son tour. Rien. Rien ne venait troubler le silence épais de la terreur. J’entendis tambouriner aux creux de mes oreilles et compris que cela venait du sang dans mes tempes, les battements de mon cœur résonnaient en un rythme décousu et assourdissant. Je savais qu’il était là, derrière moi, silencieux attendant que je me retourne pour faire face à ma mort.
« Qui êtes-vous », demandais-je sans me retourner, j’entendis un grognement puis un sifflement…
CLAC !
Le son que produit la cassette à la fin de la bande me fit sursauter.
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feyfey

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MessageSujet: Re: Histoire Innommable - partie 1   Lun 8 Avr - 21:14

Suite et fin :

- C’est tout ?
- Oui, c’est tout… Et vous.
- …
- Lorsque les trappeurs vous ont trouvée ils vous ont amenée tout de suite à l’hôpital. C’est là que vous avez provoqué la panique.
- Comment ?
- Votre peau… Votre peau sur laquelle figure le dieu le plus horrible du panthéon indien, toute tribu confondue. Après de longues recherches nous avons pu trouver quelques maigres renseignements à propos de cette… chose : c’est bien son temple que vous avez découvert. Les prêtres de cette religion ont été littéralement bannis du genre humain, ils vivaient en reclus et tuaient tous ceux qui tentaient de s’approcher de leur territoire. Nous ne savons pas exactement en quoi consistait le culte, le seul détail sûr que nous avons c’est que c’était, disons, sanglant…
- Et…
- Et bien il existe un détail intéressant mais je ne sais pas s’il va vous plaire.
- Dîtes toujours, je ne suis plus à ça près.
- Et bien… Les prêtres avaient une particularité physique…
- J’ai peur de comprendre.
- N’ayez pas peur : ils avaient tous cette étrange marque que vous possédez maintenant. On dit que c’était la marque du démon lui-même. Que part ce signe il était en vous et que, en échange de bons et loyaux services, vous aviez certains pouvoirs. Ne me demandez pas les quels, j’en sais fichtre rien.
- Et que dois-je faire maintenant que je suis « marquée par le démon » ?
- Je n’en sais rien, vous passerez devant les autorités dites compétentes. Ce sera à eux de vous juger apte ou non à reprendre votre poste d’enseignante ici.
- Et s’ils jugent que non ?
- Je serais dans l’obligation de vous licencier.
- Et pour quelle raison.
- Quand il n’y a pas de raison les bonnes excuses sont innombrables, vous savez.


Une semaine plus tard j’étais licenciée pour manquement au règlement interne qui, paraît-il, interdirai toute distinction religieuse, y compris les tatouages…
Depuis je me suis documentée sur ce temple et sa secte. Je suis devenue experte en la matière et vais de conférence en conférence.
Mais il y a une chose que j’ai oublié de préciser : le tribut à payer pour mes nouvelles performances physiques : le sang. Le sang chaud, le sang encore gorgé de vie volée. Le sang humain.
Les autorités ont déclarées, après enquête, qu’un déséquilibré reproduisait les gestes rituels que j’expliquais avec force détails dans mes conférences. Que ce fou me suivait constamment pour toujours en savoir plus.

Je sais que ce n’est pas vrai.
Je sais aussi que les autres ne sont pas morts, comme on l’a déclaré.
Je sais aussi qu’ils sont comme moi, quelque part dans le monde.
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Doakes




MessageSujet: Re: Histoire Innommable - partie 1   Lun 8 Avr - 21:18

Excellent récit feyfey !

Moi qui n'aime pas trop lire depuis quelques temps (en années...), tu viens de me redonner goût à la lecture ! Il faudrait juste trouver un livre qui raconte un peu ce genre d'histoire, avec de l'aventure...

Néanmoins, certaines scènes ne sont pas assez détaillées à mon goût par rapport à d'autres. Et j'ai parfois l'impression qu'il y a quelques problèmes de temps... je me trompe ? Ce sont juste des petits détails et ajustements qu'il faudrait sans doute faire, mais sinon j'adore vraiment !

Continue surtout, je suis fan !

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feyfey

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MessageSujet: Re: Histoire Innommable - partie 1   Lun 8 Avr - 21:37

Merci. ^^
Effectivement je la trouve bancale celle-ci pour la concordance des temps ( mais j'ai horreur de reprendre mes récits, ça finit toujours avec une autre histoire ).
Pour les scènes détaillées ou non c'était un essai de style façon Lovecraft ( moi grande fan, moi avoir tout lu, y compris le Nécro ).
J'en ai d'autres oui mais elles sont très longues.
Si tu ne sais pas quoi lire et pour te redonner goût il y Serge Brussolo, auteur fantastique barjot au possible et très prolifique, tapant sur tous les thèmes ( nordiques, SF, thriller, roman noir, policier ) il a un sacré coup de patte. Sa série des Peggy Sue faisait concurrence à HP lors des publications.
C'est court, c'est intense, c'est parfait pour se remettre à la lecture.
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MessageSujet: Re: Histoire Innommable - partie 1   

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