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 Cas Malheureux

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feyfey

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MessageSujet: Cas Malheureux   Dim 14 Avr - 22:02

Article 14 – Cas malheureux

En cas d’incendie, inondation ou encore de tout cas accidentel ou de force majeure ayant eu pour conséquence la détérioration, la destruction ou la disparition de tout ou partie des exemplaires du stock, l’Editeur ne pourra être tenu pour responsable des dommages et il ne sera dû par lui à l’Auteur aucun droit ni aucune indemnité relatifs à ces exemplaires du stock. L’Editeur devra cependant procéder à la réimpression des exemplaires manquants, dans les plus brefs délais.


Cela faisait au moins la 5ème fois que je relisais cet article. Le numéro 14. Ils n’ont pas poussé le vice à le mettre en 13ème position. Ouf…
Le cas malheureux, l’article qui, normalement, n’est jamais utilisé. Comme disait Napoléon le petit il ne faut jamais dire jamais.
Il n’est là que pour rassurer cet article : « vous inquiétez pas, même si le dépôt brûle on tirera d’autres exemplaires. »
Version humide cela donne : « vous inquiétez pas, même si le dépôt est inondé… » bla bla bli, bla bla bla.

Quelqu’un m’en veut.

Non seulement le dépôt a brûlé mais en plus il a été inondé. Ce qui fait que les exemplaires qui avaient échappé à l’appétit flamboyant se sont retrouvés refroidis sous des litres d’eau. Logique me diriez-vous : qui dit feu dit pompier, et qui dit pompiers dit citerne à eau.
C’est pour cela que dans tous les contrats c’est toujours incendie puis inondation. Jamais le contraire. Qui a déjà vu que l’on maîtrisait une crue avec un lance-flammes ?

Non, vraiment, quelqu’un m’en veut.

Quand la maison d’édition m’a appelée pour me prévenir de ce qui venait d’arriver je me suis demandée si ce n’était pas une blague. Vous savez ils ont tellement d’humour dans l’édition…
Je n’ai véritablement pris conscience que lorsque que mon éditeur m’a parlé de police d’assurance ne couvrant pas patati patata, qu’il n’était en rien responsable et que s’il y avait un quelconque malentendu à propos d’une pénalité il fallait que je me réfère à l’article 14 de mon contrat. J’en suis sûre, là je ne rêvais pas.
Je suis donc parti en coup de vent pour rejoindre la maison, dite, mère, pour de plus amples détails.
J’ai donc pris le métro et mal m’en pris puisque la plus proche de chez moi était scouaté par un suicidé qui a, au moins, réussi sa mort même s’il vient de me faire raté ma rame désormais engluée de sang. Je me dis maintenant quand voyant les pompiers j’aurais très bien pu leur dire à toute à l’heure. Quant à la seconde, elle entamait joyeusement son énième grève de l’année. Enfin la troisième était en réparation.

Vraiment quelqu’un m’en veut : j’ai pris le bus et ses remugles de camions à bestiaux.
Arrivée, enfin, à destination, je montais les marches en courant tel Ulysse rejoignant Pénélope après ses errances. J’y monte, j’y monte, j’y casse mon talon et j’y perds ma cheville. Non seulement j’ai eu mal en tombant mais j’ai eu honte en me relevant. Le quel des deux est le plus douloureux ?
Finalement j’arrive à l’accueil le talon dans ma main droite, le moral dans les chaussettes, mon orgueil dans ma poche et ma cheville dans un état qui se rapprochait dangereusement du bleu noirâtre.
« Ouuuiii ??? »
- Est ce que M. le directeur est là s’il vous plaît, demandais-je tout aussi mielleuse au gros bonbon rose qui se prenait pour une hôtesse d’accueil.
- Il est absent pour le moment.
J’ai failli dire : « laissez un message après le bip sonore » mais j’ai préféré la formule en somme toute basique :
- Et où est-il ?
- Je ne peux vous répondre : il m’a dit de ne le déranger sous aucun prétexte.
Qu’elle me dit d’un air pincé, gorgée de toute la fierté que peut donner ce genre de réponse à une fille sans intérêt : je sais et toi pas. Sauf que moi aussi aujourd’hui je sais.
- Encore avec sa maîtresse ?
Oups, désolée. Vu la tête de ma guimauve j’ai dû faire mouche, je m’engouffre dans la brèche du sucre d’orge :
- Il est à l’entrepôt je suppose.
Apparemment je suppose bien. Je repars avec l’image rétinienne d’un réglisse resté trop longtemps au soleil : déconfit et tout mou. La liste des adjectifs qui lui scieraient à merveille est aussi longue qu’un rouleau d’étiquetage d’un supermarché en faillite.
Je repars donc mais en taxi cette fois.

Quelqu’un m’en veut.

J’avais oublié que nous étions une veille de week-end prolongé et qu’en ces temps où le stress est maladie courante le moindre répit offert aux habitants de Paris était pris pour un salut. Ils vident les places parisiennes comme les rats quittent le navire : en troupeau compact.

Quelqu’un m’en veut : 2h pour 5 kms.

Au dépôt j’arrive après la guerre : on comptabilise les morts ( les livres ), c’est un véritable carnage ( de papier noir et mouillé ). Ca colle, ça pue, ça vole et ça flotte. Cela forme une pâte informe par terre, comme une boue pleine de mots et d’idées mal formulées. Je prends racine devant ce désastre, espérant peut-être reconstituer une forêt suffisante pour rééditer-ressusciter tous ces morts-livres. Enfin presque, puisque ma cheville se rappelle à moi par le biais de mon système nerveux qui vient de me transmettre l’info intéressante d’une douleur lancinante.

Quelqu’un m’en veut, c’est sûr.

Mon éditeur vient m’agresser de sa voix mal accordée à son physique. Il faut savoir qu’il mesure 1.87m et pourrait se permettre de concurrencer le soliste des petits chanteurs à la croix de bois.
Il me parle assurance, regret, remboursement, désespoir et cas malheureux.
Cas malheureux ?
Je fais volte face, vexée par si peu de compassion face à ma passion. Je bouscule un pompier, glisse et plonge dans la boue de mes mots.
Je me relève, re-glisse sur ma cheville défectueuse, me relève et repars encore plus honteuse. Folle de rage je sors de l’entrepôt et rencontre une voiture nullement impressionnée par ma colère, d’ailleurs elle n’a même pas freiné.

Quelqu’un m’en veut.

Mon voyage se termine à l’hôpital, accompagnée par le pompier précédemment bousculé, au demeurant fort gentil…
J’y ai gagné une cheville cassée, un bras dans le même état, un orgueil plus que par terre, un œil qui ressemble de très près à un fruit trop mûr et un corps qui n’a plus envie de bouger.

Mais bon, tout ça pour dire que maintenant je suis célèbre…

D’un autre côté y a quand même plus simple.
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feyfey

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MessageSujet: Re: Cas Malheureux   Dim 14 Avr - 22:03

Un tout autre registre écrit après la signature d'un contrat où existe bien ce fameux article 14.
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Cas Malheureux

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